Philippe, « quitter la France et s’installer sur l’île familiale au Laos »

Philippe 4000 iles

Philippe est à lui tout seul une double page d’Histoire. Celle des rapatriés de la guerre d’Indochine, et celle de la crise industrielle française.

Mais pour moi Philippe est avant tout un personnage.
Un personnage plein de générosité. Du genre à m’inviter dans son hôtel des 4000 îles alors que nous ne nous connaissons à peine, à dégoter deux motos et un ami-guide pour trois jours dans les Boloven, à traverser tout le pays en bus pour aller voir ses amis.
Un personnage curieux. Déjà il se présente comme patron d’hôtel et bonze à mi-temps. Evidemment on se dit qu’il ne rentre pas dans une case toute faite. Ensuite, il va très vite en faisant les choses lentement, laisse à peine le temps de souffler qu’on est déjà reparti, balance trois blagues, et tout à coup se pose, contemplatif.
Un personnage que ce Philippe. Surtout quand il s’agit de comprendre son histoire à lui, racontée pas vraiment linéairement, mais toujours rapidement. C’est qu’il a beaucoup à partager.

Philippe est né il y a 57 ans à Nanterre d’un père lao et d’une mère vietnamienne qui lui apprendra sa langue. Un an plus tard, toute la famille part au Laos car le père est officier dans l’armée française. Il y écrira le premier dictionnaire franco-lao pour les militaires.

Après la défaite de Dien Bien Phu en 1954, l’armée française quitte le Nord du Viet Nam en 1956. La décolonisation s’étale jusqu’aux accords de Genève de 1962. Quant aux Laos et Cambodge voisins, ils obtiennent leur indépendance en 1960, mais la présence française dure encore un peu. Le père de Philippe reçoit son ordre de démobilisation en 1962. La famille est rapatriée en France, Philippe a 5 ans. « Nous avons atterri à Noyant dans l’Allier, d’autres ont eu moins de chance et se sont retrouvés à Sainte-Livrade-sur-Lot dans le Lot-et-Garonne à vivre dans les mêmes conditions que les Harkis. Il est étonnant de constater que  seuls les militaires français ayant une femme indochinoise se soient retrouvés avec leurs enfants dans ces deux camps, les autres s’éparpillaient dans toute la France ». Si Philippe a évité le « ghetto » (sic) de Saint-Livrade, il ne le vit pas moins intensément. Il faut dire que ce camp est sous administration militaire, coupé de l’extérieur, avec un règlement strict et des conditions très spartiates.
La famille part donc à Noyant. Elle y reste jusqu’en 1970 pour partir s’installer en région parisienne près de Sarcelles.

Philippe étudie l’électronique quand il est appelé par le service militaire. Il a entendu son père raconter la guerre et l’armée, il a vu le traitement réservé aux rapatriés d’Indochine et ne peut oublier les camps. Il ne veut pas être militaire et encore moins saluer le drapeau tricolore (sic). La France oui, l’armée non. Il fera donc son service avec un statut particulier : il sera opérateur radio au service d’un colonel, basé à Thionville près du Luxembourg, qui le dispense de l’uniforme et du salut du drapeau français. C’était il y a plus de 40 ans mais Philippe en parle aujourd’hui encore avec force et émotion.

Il démarre ensuite la première partie de sa carrière dans l’électronique.
Tout d’abord chez Dassault, qu’il quitte rapidement pour aller dans les telecom chez Thomson, où il restera 4 ans. Nous sommes dans les années 80, l’économie française peine, et les plans sociaux pleuvent. Philippe fait partie de celui de Thomson et dès le lendemain arrive chez Matra pour travailler sur les réglages de missiles, ce qui ne manque pas d’étonner, lui, se retrouver dans l’industrie de l’armement…
Trois ans plus tard, nouveau plan social. Il se reconvertit dans l’informatique et part chez Segin, racheté plus tard par Atos, qui l’envoie sur les routes de France équiper notaires et radiologues heureux acquéreurs du logiciel maison. Mais cette SSII n’a pas su faire la transition vers la micro-informatique, et c’est le plan social. Philippe part dans la chaîne hôtelière de sa sœur pour en informatiser les établissements et former le personnel qui découvre l’ordinateur.
C’est là qu’il décide de changer de carrière, de passer de l’autre côté du comptoir en l’occurrence. Il se forme au management d’hôtel, secteur dans lequel il restera de 1987 à 2010 pour aboutir comme manager de l’imposant Ibis à Roissy.

En 2007, sa tante propriétaire d’un hôtel dans les 4 000 îles au sud du Laos lui propose d’en prendre la direction. Mais pas question de quitter la France pour Philippe où sont ses deux filles dont il a la garde partagée.
Trois ans plus tard, en 2010 donc, nouvel appel du pied du Laos. Le manager de l’hôtel vient de faire un AVC. Les filles de Philippe sont maintenant grandes. Et lui n’est pas loin du burn out. Il décide de quitter son boulot et part au Laos voir de quoi il s’agit. Au bout de deux semaines, il comprend que c’est ici qu’il se sent bien. Il ne parle pas lao mais il décide de relever le défi de s’installer ici, aux 4000 îles.
« Après des années passées en France, à étudier et travailler comme un forcené, j’ai éprouvé le besoin d’une vie, non pas monastique, mais d’une vie sans stress, sans compétition, d’une vie tranquille, avec beaucoup de sérénité et de spiritualité, le Graal quoi. Dès que j’ai du temps, je vais méditer, je suis devenu bonze à mi-temps. J’ai perdu 20 kilos, je suis comme un poisson dans l’eau, du Mékong bien sûr, et je me sens plus utile à aider ma famille laotienne sur Don Khong et les gens qui en ont besoin. »

Un an plus tard, il fait des travaux d’agrandissement et double la capacité hôtelière.
Ses filles ont aujourd’hui 22 et 23 ans, elles viennent le voir de temps en temps au Laos. Et sont follement heureuses pour lui, avec lui.

Alors, oui, pour lui, le plus loin où il est allé, c’est ici sur Don Khong. S’installer au Laos,  revenir sur l’île de son père, là où il aurait voulu que ses cendres soient déposées. Il est le seul des sept enfants à être revenu au Laos.

 

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http://www.rapatries-vietnam.org
http://www.francetvinfo.fr/france/de-dien-bien-phu-au-lot-et-garonne-le-destin-d-une-enfant-de-la-guerre-d-indochine_595327.html