Tini, « aller au bout de l’île »

Tini

Tini, de son vrai nom Raatini, est Mahu. A ne pas confondre avec Rae rae.

Selon Tini, le Rae Rae (qui se prononce ‘Réré’) est un homme qui cherche à ressembler le plus possible à une femme : il se travestit et prend des hormones, quand il ne se fait pas opérer. Tandi que le Mahu (‘Mahou’) est un homme efféminé qui ne cherche pas à substituer à une femme et s’habille comme il le souhaite (je cite).
Plusieurs personnes me disent par ailleurs que le Mahu est « celui qui tient le foyer, rôle classiquement dévolu aux femmes dans une maison » (je cite).

Rae rae et Mahu ont eu une place importante dans la société polynésienne. Notamment à la cour des rois. Tini me dit qu’ils étaient prisés pour leurs danses et qu’ils offraient également aux rois des relations sexuelles en évitant toute descendance. J’ai entendu d’autres versions. Une chose est sure, ils sont présents dans l’Histoire. Et dans la société actuelle. Ils ne se cachent pas, ne sont pas l’objet de curiosité, ils font partie de la Polynésie. On parle d’un tel ou d’un tel qui Rae rae ou Mahu, comme on parlerait de la profession du voisin.
Plus difficile à concevoir dans notre culture, le Mahu n’a pas de forcément de préférence sexuelle masculine : il peut être en couple hétérosexuel et fonder une famille.

J’ai entendu dire à plusieurs reprises qu’il y a encore une cinquantaine d’années, le premier fils d’une famille pouvait être élevé comme une fille (vêtements, activités, éducation…) et qu’il devenait Rae rae. Tini n’a jamais entendu parlé de cette tradition, et l’on me dit par la suite que c’est une erreur que l’on trouve dans les livres.
Qu’on n’aille surtout pas dire à Tini que les Rae rae et Mahu ont toujours une belle place dans leur famille…

Il faut dire que le côté efféminé du petit Tini a été très mal vécu par son père, boxeur et géniteur de 8 enfants, qui entendait que les garçons suivent sa voie. Tini me parle de son enfance, de ses souffrances, du poids que cela représentait. Sa mère est là, prend soin de lui, lui inculque des valeurs morales qu’il me dit se rappeler textuellement aujourd’hui –comme le respect des ainés, y compris son père. Il grandit ainsi à Tahiti.

En 92, sa mère décède. Il a 28 ans. Il ne veut plus rester dans le giron paternel et décide de quitter l’île de Tahiti. Il part à Rangiroa qu’il avait eu l’occasion de découvrir en vacances grâce à une de ses sœurs. Il aime cette île pour son authenticité me dit-il. Il me parle des jolis éclairages en début de soirée avant l’arrêt de l’électricité à 23 heures, du coté Robinson de cet atoll désert qui compte aujourd’hui 2 500 habitants. Il regrette un peu ce temps là, car aujourd’hui « les familles se mangent le foie pour des histoires de terrain ». On ne peut lui donner tort, sur toutes les îles, j’entends parler de problème de propriété dû aux indivisions sur plusieurs générations.

Il s’installe donc ici, à Rangiroa. Trouve un travail comme jardinier dans une pension. Se fait remarquer pour son goût prononcé de la décoration et passe au service des clients. Travaille à l’accueil à l’aéroport où il se fait un point d’honneur de faire la bise à tous les passagers qui débarquent. Continue ainsi dans des boulots au contact des touristes, jusqu’à arriver à la pension où je le rencontre : il donne aux 5 bungalows au bord du lagon leur touche fine et délicate,  parfois un peu trop fleurie au goût de Norbert, le propriétaire, moi j’adore.
Le matin, il aime discuter avec « Madame » comme il aime appeler Thildy la femme de Norbert. Ils étudient ensemble des textes de la Bible quand ils ne papotent pas dans la cuisine ouverte face à la mer.

Le plus loin où il est allé ? « Au bout de l’île » me dit-il en désignant la direction de la passe Tiputa, lieu mythique de la plongée sous-marine polynésienne. Tiputa est à 12 kilomètres de chez lui.
Il aime cette île, il aime sa vie, même si parfois il est difficile de vivre ici en tant que Mahu. Sur une île de 300 mètres de large.