Erika, « revenir près de mes racines»

Erika

Erika habite à Fakarava. Pour la plupart des touristes, cet atoll est synonyme de grand bleu (au-dessus le lagon bleu, en dessous la faune pélagique incroyable).

Mais pour Erika, une amie d’amie rencontrée sur le chemin, Fakarava veut dire autre chose. C’est l’île où elle a posé ses valises. C’est l’île qu’elle aime. C’est l’île dont la gestion politique la met hors d’elle.

Et pendant une magnifique après-midi, elle m’emmène dans sa voiture pour me montrer les deux aspects de l’île : côté soleil, côté ombre.

Erika a 46 ans et 3 filles en France dont l’aînée a 24 ans. Son histoire est dense et mouvementée.
Flash back.

Erika est la 3ème d’une famille de 5 enfants de Fakarava.
Erika est née à Tahiti. Elle y a grandi dans une famille d’adoption. Car les ressources familiales ne peuvent subvenir au besoin de la fratrie. Erika fait partie de ces enfants Faa Amu, ce qui veut dire littéralement « faire manger », ceux qui sont élevés par d’autres, un parent éloigné ou une famille d’accueil.
Erika est curieuse, tenace, vive, et elle part en France étudier les Lettres Modernes, qu’elle enseigne à Tahiti, mais aussi à Carcassonne où elle habite pour se rapprocher de ses filles qui y vivent avec leur père.

Mais voilà, après 11 ans d’enseignement, elle est confrontée à d’importants problèmes de santé dont les séquelles la fatiguent. Elle décide alors de démissionner de l’Education Nationale et de venir sur les terres familiales, à Fakarava, là où a vécu sa grand-mère maternelle.
En Polynésie, il est coutume après une naissance  de récupérer le placenta et de le mettre en terre avant d’y planter un arbre. La mère d’Erika ne lui a jamais dit où était exactement son arbre. Mais Erika considère que c’est ici que sont littéralement ses racines. « Quitter ce travail et venir ici est un choix personnel que personne ne comprend autour de moi. Le plus loin où je suis allée, c’est indéniablement ici.»

Elle a choisi de ne pas vivre dans l’unique village mais à 10 km de là, au bout de l’île. Pour être loin des voisins qui épient et jugent, des ragots inhérents à une petite communauté.
Elle vit seule mais pas vraiment puisque son compagnon n’habite pas loin. Il ne fait pas bon être célibataire en Polynésie, cela est considéré malheureusement comme une porte ouverte pour certains, surtout après un verre de trop. Elle me parle des viols de voisinage et des violences conjugales, courants mais tus. Même pour elle. Petit moment d’inadvertance où elle enlève ses lunettes noires qui ne servent pas qu’à se protéger du soleil, un œil au beurre noir se cache derrière.

Grâce aux terres dont ses frères et sœurs lui laissent l’usage, elle vit de l’exploitation du coprah, chair extraite et séchée de la noix de coco pour fabriquer huile ou savon. Elle saisit également des opportunités de boulot, comme des piges dans la presse tahitienne ou des extras dans la pension d’une tante à 1h30 de bateau de là, sur la partie Sud de l’atoll. « En fait, on n’a pas besoin de beaucoup ici. Juste ce qu’il faut pour manger et vivre au quotidien. C’est vraiment différent de ma vie d’avant. Il faut juste faire attention et économiser pour les dépenses importantes. Comme un billet d’avion pour la France. »

Elle me parle des énormes avantages du label Unesco de l’île qui permet le financement de projets qui font petit à petit progresser Fakarava.
Et, sans transition, elle s’énerve contre les dépenses faramineuses dénuées de sens, contre les problèmes non traités. C’est tellement frappant que cela mérite une chronique à part entière de ce blog.

Oui, se promener avec Erika c’est toucher du doigt une autre facette de la Polynésie. Mais il n’y a pas que le côté sombre. Le côté lumineux est partout, autour d’elle, en elle. Quand elle me montre des endroits magiques comme la Polynésie sait les offrir : un mae perdu dans lequel des archéologues s’en donneraient à cœur joie, des points de vue époustouflants sur l’océan et le lagon, une route au milieu des cocos. Avec un sourire et une gentillesse à toute épreuve.
Merci Erika d’avoir pris le temps et d’avoir partagé tout cela.

 

 

 

 17 février, Fakarava, Polynésie Française

 

  • Hélène M.

    Trois mois plus tard, je reçois un mail d’Erika. Concis et sans appel.
    Elle m’a autorisé à le poster ici. Et c’est avec émotion que le je partage :

    « J’ai enfin décidé d’arrêter de me laisser faire. Il a pris 6 mois ferme pour m’avoir cassé une jambe (73 jours d’ITT). La route a été longue jusqu’au tribunal et chaque pas a été une épreuve.
    Je tourne une grande page de ma vie mais j’ai confiance grâce à des gens comme toi, des gens qui ont su me redonner confiance en moi et me montrer que je n’étais pas ce qu’il avait fait de moi.
    Merci à toi,
    Erika »

  • Helene

    Deux mois plus tard Erika m’a envoyé un message. Elle me dit que les mots que j’avais écrits lui avaient donné courage et confiance, qu’elle ne voulait pas être la femme de ce portrait, qu’elle avait réagi, et que son compagnon était maintenant en prison. Sans le vouloir, j’avais contribué à faire infléchir un petit peu un chemin de vie.
    – Helene -