Anne-Cécile et Natacha, « décider de vivre en Birmanie »

natacha & Anne-Cecile

Anne-Cécile et Natacha. Un poème à elles deux. Une ode à la Birmanie. Une histoire qui en raconte plein d’autres…

Je les rencontre dans le restaurant, attenant à leur hôtel, l’Alamanda, un petit oasis de frais au sein de Yangon. L’endroit me plaît, j’y retourne, et nous sympathisons. À tel point que je pars les rejoindre un peu plus tard pendant deux jours à Hpa-an pour découvrir leur nouveau projet.

Deux copines, que 15 ans de différence d’âge ne séparent pas, deux forces incroyables, et deux hôtels-restaurants au Myanmar… Évidemment on a envie d’en savoir plus, enfin, surtout moi. A peine ont-elles commencé à dévoiler quelques pans de leur chemin que l’imagination s’envole, chargée d’images et de parfums birmans…

L’histoire commence, ou plutôt la double histoire, commence fin des années 90. Anne-Cécile habite en région parisienne, elle est en train de plancher sur sa maîtrise qui traite de Bagan, qui précédera un DEA sur l’évolution des stupas. Elle prend des cours de birman, c’est plus facile pour étudier les écrits sur le sujet. En 1999, elle peut enfin mettre les pieds ici, pour deux petites semaines de tourisme. Mais c’est assez pour qu’elle décide que c’est ici qu’elle veut venir vivre, cela ne fait aucun doute.
Un an plus tard, une fois son diplôme universitaire en poche donc, elle arrive en Birmanie. Elle commence comme professeur à l’Alliance Française à Yangon pendant un an, puis part travailler à la Croix-Rouge comme interprète dans tout le pays.

 

En parallèle, Natacha arrive en 2002 en Birmanie, elle suit son mari qui vient travailler ici. Un an après, le couple se sépare. Mais pour Natacha également, il est évident qu’elle veut rester vivre ici.  Seule, avec ses deux enfants. Sans ressource. « J’avais l’impression d’avoir déjà vécu en Birmanie. C’était évident de rester, je savais que c’était ici que cela se passerait bien. »

Vu sa force de caractère, notre ex-infirmière normande se débrouille pour s’installer rapidement, et elle prend en charge la cafétéria de l’Alliance Française. Elle se souvient de sa première cliente, en ce matin de février 2003 : Aung San Suu Kyi, récemment libérée. Elle ne le sait pas encore, mais cela sera les quelques mois où elle sera libre avant d’être de nouveau assignée à sept années de résidence. L’ambassadeur de France est là également. Natacha se souvient de ce matin-là, de l’émotion parmi les étudiants, en larmes.

Une autre rencontre se fait à l’Alliance Française, dans un autre genre : la naissance de l’amitié entre Natacha et Anne-Cécile. Elles s’entendent tellement bien qu’elles prennent une colocation ensemble. À quatre, avec les enfants de Natacha, et même à beaucoup plus puisque leur grande maison ne cesse d’accueillir des gens de passage. Cela devient un peu une chambre d’hôtes non officielles et très joyeuse !

 

En 2007, la Croix-Rouge réduit très fortement son activité pour incompatibilité de points de vue. Anne-Cécile revient à plein temps sur Yangon, et reprend son activité professorale.

Mais nos deux copines ont toutes les deux envie d’autre chose. Elles veulent rester ici, être indépendantes, assurer leurs arrières… En 2009, l’idée de monter un hôtel est en train de germer. Il faut dire qu’elles commencent à avoir une bonne perception de la demande à force de voir des Français et des Américains venir chez elles : un jardin, un hôtel esprit chambre d’hôtes, de la nourriture française sans chichi, loin des prix des établissements de luxe.

Mais avant de parler business, c’est d’un véritable amour de la Birmanie dont elles parlent. « On en avait assez que les touristes aient un regard biaisé sur la Birmanie. Oui, c’était la dictature, mais ce n’était pas autant militarisé dans la rue qu’on le disait. C’est avant tout un peuple gai, qui va de l’avant même s’il ne se projette pas dans l’avenir, valeurs bouddhistes obligent. On voulait que les gens voient le pays différemment des préjugés colportés. »
De l’autre coté, elles veulent « servir à quelque chose » et aider les villages autour de Yangon, en leur proposant du travail et une formation adéquate. « Aider et recevoir » sont les deux mots qui reviennent souvent dans leur histoire.

 

Allez, c’est décidé, elles se lancent ! Début 2010, elles trouvent le lieu. Elles demandent de l’aide financière aux copains et à la famille car elles démarrent avec presque rien. « C’était un pari fou, car avec la dictature qu’on pensait en place pour une trentaine d’années, on savait qu’on pouvait tout perdre du jour au lendemain. Au pire, chacune perdait les 50 mille dollars investis. Nous nous étions dit que l’amour du pays valait bien  50 mille dollars ! »

Moins d’un an plus tard, l’hôtel et restaurant L’Alamanda ouvre. Et dans la foulée… c’est le Myanmar tout entier qui ouvre officiellement ses frontières ! Un coup de bol inespéré qui a notamment pour conséquence la croissance exponentielle du tourisme. Et leur petit hôtel-restaurant décolle bien plus vite que prévu.
Un véritable havre de paix. Toujours. J’adore !

Petit clin d’œil à l’Histoire, quelques mois à peine après l’ouverture, elles reçoivent une demande de réservation VIP pour un déjeuner. Sans plus d’information. Et c’est Aung San Suu Kyi qui vient déjeuner avec sa famille, elle vient d’être libérée définitivement il y a peu. Et pour une fois, elle n’est pas suivie par les autorités. Décidément, il y a un grand vent d’ouverture et de liberté !

 

Trois ans plus tard les dettes sont remboursées. Mais voilà, les loyers flambent de manière anarchique, beaucoup de locataires sont obligés de déménager faute de pouvoir suivre. D’ailleurs c’est toujours le cas aujourd’hui.

Natacha et Anne-Cécile craignent de devoir quitter un jour l’Alamanda si leur propriétaire suit le mouvement. Elles veulent donc être propriétaires et se lancent alors dans un second projet, dans un endroit encore touristiquement peu développé : la magnifique région de Hpa-an, au sud du Myanmar près de la Thaïlande. Elles se sont associées avec des amis : Jean-Michel, patron d’une agence de voyage depuis une quinzaine d’années en Birmanie, Ko Myo, un ami birman qui connaît les circuits politiques, et deux investisseurs suisses. Bien oui, là on change d’envergure, il y a besoin de monde.

Je suis allée voir le chantier, le cadre est magique, au milieu des reliefs karstiques. Les bungalows en bois et briques font rêver. Dommage que cela n’ouvre qu’à la fin de cette année, j’y aurais volontiers passé quelques jours délicieux !
Et quelque chose me dit que leur hôtel ne va pas rester confidentiel. D’autant que, deuxième coup de bol, un mois après le début du projet, la frontière avec la Thaïlande voisine vient de s’ouvrir. Décidément !

Là encore, ce second projet est né d’un besoin d’assurer les arrières et en même temps de proposer du travail à des Birmans défavorisés, en l’occurrence ici ce sont les populations Karen qui sortent de dizaines d’années de guérilla avec la junte. Quand elles me parlent de leur histoire, elles glissent à chaque coin de phrase un petit mot sur la Birmanie qu’elles adorent. La curiosité bienveillante des gens, leur gentillesse, leur envie de partager, la manière dont ils prennent le temps pour tout, leur sens de l’accueil. Même si elles ne sont pas dupes, puisqu’elles m’expliquent la fourberie des Birmans à laquelle elles sont souvent confrontées. Elles me parlent aussi du pays qui change vite, très vite. Avec le positif comme le négatif.

Mais toujours beaucoup d’amour dans leur propos.
Je ne pensais pas que l’on pouvait tomber en amour ainsi pour un pays, une véritable histoire. Au rythme de l’Histoire.

 

 

Pour en savoir plus sur les activités de la Croix Rouge au Myanmar : http://www.cicr.org/fre/where-we-work/asia-pacific/myanmar/index.jsp
Pour découvrir l’Alamanda : www.hotel-alamanda.com